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Le Billet Polar



Dominique SYLVAIN
Suspense, péripéties, et fantaisie

Après " Passage du désir " (2004) et " La fille du samouraï " (2005), voici " Manta corridor " (2006), troisième aventure de Lola Jost et Ingrid Diesel. Ce duo improbable nous entraîne dans des enquêtes aussi savoureuses que tortueuses.

De 1999 à 2002, Dominique Sylvain publia deux séries de romans. La première avait pour héroïne Louise Morvan, détective privé (et son amant le commissaire Clémenti). La deuxième mettait en scène Martine Lewine et Alex Bruce. Ces romans furent appréciés des lecteurs, salués par les chroniqueurs, parfois récompensés : "Vox" Prix Sang d'encre, Vienne 2000 ; "Strad", Prix Michel Lebrun, Le Mans 2001. Des reconnaissances méritées.
Mais, dit-elle " j'avais le sentiment d'être arrivée dans une impasse, avec des intrigues qui devenaient de plus en plus froides, décharnées…* " C'est alors qu'elle commence à imaginer un duo plus fantaisiste, qui vivrait des histoires moins noires. " C'est le personnage de Lola qui a commencé à danser dans ma tête. Elle a été immédiatement cette femme d'un certaine âge, bougonne mais généreuse, au physique débordant…* " Lola est une commissaire de police retraitée, du Faubourg Saint-Denis. Elle y a été remplacée par Grousset, un policier qui ne l'aime guère. " J'ai pensé très vite à Ingrid Diesel comme à l'antithèse de Lola. Plus jeune, plus athlétique et plus naïve, moins autoritaire et réac…* " Cette Américaine, qui adore Paris, est masseuse en journée, et strip-teaseuse de talent la nuit.
L'ambiance de quartier, entre Faubourg Saint-Denis et canal Saint-Martin, n'est pas le moindre atout de ces romans. Ces lieux conservent une atmosphère rappelant le Paris traditionnel, avec une population bigarée qui anime cette partie du 10e arrondissement.
Présentons maintenant ces trois aventures de Lola et Ingrid, publiées aux éditions Viviane Hamy. "PASSAGE DU DESIR" est ainsi évoqué par Julien Védrenne, sur www.rayonpolar.com :
" Passage du désir " est la rencontre atypique entre une petite grosse, commissaire à la retraite, Lola Jost et une grande et athlétique américaine, masseuse le jour, danseuse de charme la nuit, Ingrid Diesel. Leur point commun ? Elles vivent dans le passage du Désir. Pire, elle vivent le passage du Désir. Dans leur univers, se côtoient trois jeunes filles paumées, un Apollon restaurateur, un psy accompagné de son chien Sigmund. Tout ce beau monde vit en parfaite harmonie et, plus ou moins, en parfaite ignorance de l'autre. Tous sont liés par Maxime Duchamp, l'ancien photographe de guerre aujourd'hui en charge du restaurant " Aux belles de jour comme de nuit ", amant d'une des trois filles, l'énigmatique Khadidja. Mais c'est une autre de ces trois jeunes paumées qui va se retrouver malgré elle héroïne. Vanessa est belle à faire tomber tous les mecs qu'elle croise. Elle a de très beaux cheveux blonds et jusqu'à ce jour traîne un spleen et une froideur que personne ne comprend. Elle vient juste d'être assassinée. Étranglée, les pieds tranchés au hachoir. Un sac de billets dans sa chambre.
Jérôme Barthélemy [l'ancien adjoint de Lola] aimerait bien que " sa " patronne reprenne du service. Mais celle-ci ne veut rien savoir. Elle reste inflexible. Ses puzzles et Michel Ange l'absorbent. Seulement, elle va croiser la route d'une satanée pimbêche. Une de celles qui écornent la langue française. Une de celles qu'on apprend à apprécier et dont on ne peut plus se passer.
Un duo se forme. Il faut alors acheter une brosse à dent, histoire d'hygiène. Parce que à partir de maintenant, c'est dans une voiture qu'on va vivre. Dormir, chasser, zoner, épier. De rencontres roumaines au Bois de Boulogne en séances psy chez le Dr Léger, nos deux héroïnes forment un contraste aussi étonnant que détonant. Elles vont fouiller le passer du Passage du Désir qui a pris un malin plaisir à héberger toute une quantité de malheur. Pendant ce temps, de mystérieux braqueurs s'occupent de succursales bancaires. Jean-Luc, le chef du gang, rêve de bateau et d'étendues de mer…
Dominique Sylvain nous embarque dans une belle course contre la montre. Si le fond est noir, il y a aussi l'espoir. Le monde de Dominique Sylvain, s'il n'est pas foncièrement beau, laisse place à de belles choses. Si Ingrid Diesel est une vraie pile électrique, c'est pour mieux nous motiver et nous donner des raisons d'espérer. Une petite touche exotique, haute en saveur, vient agrémenter ce récit. Subtil comme ce roman qui vient de recevoir le Prix des Lectrices de Elles (en 2005).

"LA FILLE DU SAMOURAÏ" est évoqué par Luis Alfredo, sur www.rayonpolar.com :
Alice Bonin travaille à " Paris est une fête ", une agence qui se propose d'animer vos fêtes de famille : mariage, anniversaire... Elle se déguise en Britney Spears, puisque sa profession est d'être sosie, et danse pour vous mieux que ne le ferait la vraie Britney. Aujourd'hui, elle doit donner un spectacle pour l'anniversaire du fils d'un ponte d'une compagnie financière. Seule dans une chambre du 34e étage de l'Astor Maillot, elle se prépare tout en buvant une coupe de champagne et en évoquant la peine de cœur qui l'a terrassée quelques temps plus tôt. Subitement, une petite voix vient distraire ses pensées et lui suggère de sauter par la fenêtre. Ce qu'elle fait… 34 étages plus bas son corps s'écrase sur le toit d'une voiture sous l'œil attentif de l'objectif d'une caméra numérique.
Pourquoi Ingrid Diesel et Lola Jost ex-commissaire, amatrice de puzzles géants vont-elles s'intéresser à la défénestration d'Alice ? Tout simplement parce que Maurice Bonin, le père d'Alice réside dans le même quartier, le faubourg Saint-Denis, non loin du passage du désir et qu'il est un habitué du restaurant aux " Belles ". Le duo va se lancer sur la piste de la vérité, par pure amitié pour un voisin, un copain du quartier. Mais leur quête n'est pas sans embûches et, presque aussitôt, elles se retrouvent en très mauvaise posture, kidnappées et torturées par des barbouzes…
Ce roman est le second qui met en scène les nouvelles héroïnes de Dominique Sylvain : Ingrid Diesel et Lola Jost. Antinomique duo, que constituent cette Américaine échouée à Paris et cette ex-flic qui vit tel un ours dans sa tanière du faubourg. Contradictoire duo que ces détectives amatrices, mais aussi complémentaire et ambigu. Tout comme dans son précédent roman, qui avait vu la naissance de ce couple, l'auteure déploie son talent et sa bonne humeur à travers une intrigue compliquée à souhait et aux rebondissements multiples.
Seul le sordide qui fissure les amitiés et les solidarités de quartier parvient à ébranler l'optimisme que déploie Dominique Sylvain ; le sordide, qu'engendre la jalousie, l'envie, l'appât du gain ou de la gloire… et qui, à l'époque des Webcam et de la télé-réalité, paraît avoir de beaux jours devant lui.

Enfin, voici ma propre lecture de son troisième titre de la série, "MANTA CORRIDOR" :
La commissaire retraitée Lola Jost et sa jeune amie américaine Ingrid, reine du strip-tease, sont contactées par Lady Mba. Cette coiffeuse du passage Brady s'inquiète de la disparition de Louis, son shampouineur employé au noir. Lola note un climat tendu avec le salon d'en face, tenu par l'ex-mari de Lady Mba. Le duo trouve peu de renseignements sur Louis Manta, dont ce n'est sûrement pas le vrai nom. Il était apprécié de tous. Quand il vivait dans la rue, Louis fréquenta le bluesman Clovis Majorel. Il fut le complice et l'amant de la voyante Sandra Klein, qui a un sérieux problème de vision.
Pour Ingrid, le séjour que fit Louis sur les côtes indonésiennes a son importance. José, le mari bricoleur de la logeuse de Louis, est assassiné. Le commissaire Grousset, successeur de Lola, ne cache pas son agacement de la voir mêlée à l'affaire. José était le frère d'un plongeur de la Brigade Fluviale, Charly Borel. Celui-ci est dans le coma depuis une récente tuerie mal élucidée. José, Charly et Louis créèrent un club de plongée en Indonésie. Un accident ruina leur projet. Lola et Ingrid s'interrogent sur la mort d'Agathe, la sœur de Louis : un suicide après une soirée au Fuego, une péniche night-club. Les patrons de l'endroit n'inspirent guère confiance au duo.
En Indonésie, Louis avait découvert un remarquable site sous-marin. Le fiancé d'Agathe, Vincent Majorel, y perdit la vie. Une vengeance contre les plongeurs est possible. Louis se cachait dans le quartier. Dénoncé à la police, il s'enfuit. La photo de l'épave d'un navire japonais constitue une piste que Lola va exploiter...
Dominique Sylvain cultive une réjouissante complexité inventive. Voilà un foisonnant roman, riche en énigmes, multipliant les péripéties. On se laisse volontiers entraîner dans cette étourdissante enquête labyrinthique. Les décors parisiens et tropicaux contribuent à l'ambiance. Tous les personnages sont savoureux. Chacun possède un vécu particulier qui le rend crédible et vivant. Très réussie, cette palpitante histoire à suspense est un régal.

Dominique Sylvain est aussi l'auteur de textes plus courts, nouvelles de 40 à 50 pages, qui méritent d'être lues :
"LES PASSEURS DE L'ETOILE D'OR" (Autrement "Noir Urbain" 2004) : Paris, 11e arrondissement, peu avant Noël. Blaise Reyer est un lieutenant de police ayant l'aspect d'un truand russe. Cour de l'Etoile d'Or, il force la porte du loft de Patrick Boniface. Celui-ci est un dealer que Reyer veut coincer. Sur les lieux, pas de preuve, peu de traces de présence. Le voisin de Boniface est un ami d'enfance du policier, Emmanuel Sollier. Aujourd'hui handicapé en fauteuil roulant, ce dernier reste philosophe à sa manière. Tandis que Reyer continue à faire son métier sans passion, Emmanuel s'interroge sur le sort de Jonas, le fils du dealer.
Boniface habite avec son fils chez Lucille, belle blonde camée. Il n'a aucun attachement pour Jonas. Il le maintient dans les vapes sous l'effet de drogues, avant de le vendre à un pervers. Dans un moment de lucidité, Lucille veut aider le gamin. Elle en paiera le prix. Mal en point dans sa tête, Reyer tente de poursuivre son enquête. Emmanuel finit par localiser l'immeuble de Lucille...
Dans des décors parisiens méconnus, cette histoire nous propose un bon suspense noir et une belle petite galerie de portraits. L'ambiance sombre et un brin décalée est fort réussie. L'handicapé reste le plus optimiste des personnages. On se laisse vite séduire par ce texte plutôt original. Le talent et l'inventivité de Dominique Sylvain ne font aucun doute.

"MON BROOKLYN DE QUATRE SOUS" (Après la lune, 2006 - La Maîtresse en Maillot de Bains n°3) : Thionville, milieu des années 1960. Minou a 9 ans. En semaine, elle habite chez ses grands-parents. C'est dans ce quartier à population bigarrée qu'elle va à l'école. Sa maîtresse est une jolie jeune femme qu'elle aime bien. Minou et sa copine Marie-Pierre sont de vraies pisseuses. C'est à cause du " pouvoir de la rigolade " qu'elle ne contrôlent pas leur pipi. Même si Sadok (le frère de Fatima) et la Folle du quartier sont parfois brutaux, elle reste insouciante. Le vendredi soir, elle adore participer à la chorale de sa maîtresse. Son oncle la raccompagne ensuite. Mais il y a aussi ce qu'elle appelle " des moments mazouteux ". La maîtresse a été victime d'un accident mortel. C'est ce que la directrice annonce aux élèves. En réalité, on l'a défenestrée. L'oncle André est suspecté par la police. Minou avait remarqué qu'il s'intéressait discrètement à la belle institutrice. L'inspecteur Scharff prend l'affaire à cœur, car il avait aussi le béguin pour la jeune femme. La fillette défend son oncle. Tandis que Sadok se montre plus amical, le témoignage de sa sœur Fatima est accablant. Elle a vu l'oncle André dans l'immeuble de la défunte, "mauvais jour, mauvaise heure." Son oncle n'était pas le seul à mater la maîtresse, Minou le sait. Même si les affaires d'adultes sont compliquées, elle cherche la bonne explication…
Ici, la tonalité enjouée correspond bien à la candeur espiègle de l'enfance. On note de savoureuses expressions (" les nains à tourniquet " désignant les marmots). On passe en douceur d'images de l'âge heureux à une intrigue criminelle astucieuse. C'est un réel plaisir de lecture !
Dominique Sylvain a aussi participé à un recueil collectif : "PETITE CEINTURE" (2006, Arcadia Editions). Dans de courtes nouvelles, 29 auteurs de polars y rendent à la ligne de chemin de fer construite au 19e siècle sur le pourtour parisien.

* Les réponses de Dominique Sylvain sont extraites d'une interview réalisée par Sophie Colpaert, à lire sur le site de l'auteur : www.dominiquesylvain.com -Lire aussi l'excellent article sur Dominique Sylvain paru dans la revue 813 (n°90, octobre 2004) - Merci à Luis Alfredo et Julien Védrenne, de www.rayonpolar.com

CLAUDE LE NOCHER

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